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Le citoyen ordinaire dans le viseur :désinformation par IA et vulnérabilités individuelles

• Publié le 29 mai 2026

Si les dirigeants et les institutions concentrent souvent l’attention lorsqu’on parle de désinformation, une réalité plus discrète mérite qu’on s’y arrête : celle des millions de citoyens ordinaires qui, chaque jour, se retrouvent exposés  voire directement ciblés  par des usages malveillants de l’intelligence artificielle. Des fausses identités aux escroqueries numériques, en passant par le harcèlement et la manipulation de l’opinion, les dommages sont concrets, profonds et souvent irréparables.

Des risques qui touchent chacun d’entre nous

La désinformation générée par l’intelligence artificielle ne frappe pas uniquement au sommet de l’État. Elle s’infiltre dans la vie quotidienne des individus avec une précision parfois redoutable. Grâce aux outils de génération d’images et aux techniques de clonage vocal, il est aujourd’hui possible de créer une fausse preuve photographique mettant en scène une personne dans une situation compromettante, ou d’imiter la voix d’un proche pour extorquer de l’argent. Ces pratiques, encore marginales il y a cinq ans, se répandent à une vitesse alarmante, notamment dans les contextes où les mécanismes de recours juridique sont limités.

Les conséquences pour les victimes sont multidimensionnelles. Sur le plan personnel, une image falsifiée suffit à détruire une réputation bâtie sur des années d’honnêteté, à briser des relations familiales ou professionnelles, voire à plonger un individu dans une détresse psychologique sévère. Sur le plan économique, les escroqueries utilisant des identités générées par IA causent des pertes financières considérables, particulièrement chez des populations qui n’ont pas les ressources pour s’en remettre. Dans tous les cas, le préjudice est réel, et la réparation, souvent impossible.

« Une image falsifiée peut suffire à détruire ce qu’une vie entière a mis des années à construire. »

Une éducation numérique qui ne peut plus attendre

La réponse à cette réalité passe en premier lieu par l’éducation. Non pas l’éducation au sens scolaire étroit du terme, mais une culture numérique vivante, ancrée dans les pratiques quotidiennes et accessible à tous, y compris aux populations les moins familières avec les outils technologiques. Savoir identifier les signes d’une image retouchée, se méfier des messages vocaux inattendus réclamant de l’argent, ne pas relayer sans vérification un contenu choquant ou sensationnel : ces réflexes s’apprennent, se transmettent et peuvent faire une différence considérable.

Dans les communautés où CitizenLab Tchad intervient, nous constatons que la demande de formation est réelle et croissante. Les citoyens, loin d’être passifs face à ces enjeux, sont souvent les premiers à vouloir comprendre les mécanismes qui les exposent et à chercher les outils pour se protéger. Ce désir d’autonomie numérique est une ressource précieuse que les organisations de la société civile, les enseignants, les journalistes et les acteurs communautaires ont la responsabilité de nourrir.

Comportements responsables : une éthique collective du numérique

Au-delà de la formation individuelle, la lutte contre la désinformation repose sur l’émergence de normes collectives. Dans une société où chaque personne disposant d’un smartphone est potentiellement un émetteur de contenus, la responsabilité de ne pas amplifier l’erreur ou le mensonge incombe à chacun. Partager sans vérifier, c’est contribuer parfois innocemment  à la propagation d’une fausse information qui peut, dans certains contextes, déboucher sur des violences réelles.

Cette prise de conscience collective est certes difficile à susciter, mais elle n’est pas hors de portée. Les campagnes de sensibilisation bien conçues, ancrées dans les réalités culturelles locales et portées par des voix crédibles au sein des communautés, ont démontré leur efficacité. Il ne s’agit pas de culpabiliser les utilisateurs, mais de les équiper : leur donner les clés de lecture qui leur permettront de naviguer dans un environnement informationnel de plus en plus complexe sans en devenir les victimes ni les vecteurs involontaires.

« Dans l’ère numérique, partager une fausse information, c’est aussi en être l’auteur. »

Un défi civilisationnel qui engage l’avenir de nos démocraties

Une chose, la question de la désinformation générée par l’IA n’est pas une question purement technologique. C’est une question de société, une question de valeurs, une question de ce que nous voulons construire ensemble. Une démocratie ne peut fonctionner sans une opinion publique capable de s’informer de manière fiable. Si nous laissons l’espace informationnel être accaparé par la manipulation, c’est le contrat social lui-même qui se fissure.

Les acteurs de la société civile, les journalistes, les éducateurs, les développeurs responsables et les citoyens engagés ont, chacun à leur niveau, un rôle irremplaçable à jouer. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi : c’est l’usage que nous en faisons, individuellement et collectivement, qui déterminera si elle sera un outil d’émancipation ou un instrument de domination. Cette responsabilité, nous la portons ensemble.

NATWA HINDINA Pierre

Coordinateur — CitizenLab Tchad