Avec à peine 13,2 % de la population connectée à internet fin 2025, le Tchad reste l’un des pays les moins numérisés d’Afrique centrale. Pourtant, l’essor rapide de la téléphonie mobile qui touche déjà près des trois quarts des Tchadiens montre que le pays dispose d’un socle sur lequel bâtir un accès numérique plus large, plus sûr et plus équitable. Construire un tel Internet ne se limite pas à poser des câbles ou multiplier les antennes : c’est un chantier qui touche à la fois l’infrastructure, la protection des droits, l’éducation et la gouvernance. Quelles sont les conditions d’un Internet réellement sûr et inclusif au Tchad ?
Un Internet plus sûr et plus inclusif ne se construit pas seulement en multipliant les antennes ou en faisant baisser le prix des forfaits : c’est un chantier à plusieurs dimensions, qui engage à la fois l’infrastructure, l’inclusion des groupes les moins connectés, la sécurité des usagers, l’éducation numérique et la gouvernance partagée des politiques publiques. Chacun de ces leviers, pris isolément, ne suffit pas ; c’est leur combinaison qui permettra au Tchad de passer d’un accès numérique restreint et fragile à un Internet réellement au service de l’ensemble de la population. Cet article examine successivement ces différents leviers, avant de proposer un bilan des conditions nécessaires à leur mise en œuvre.
Étendre l’infrastructure et réduire le coût de l’accès
La première barrière reste matérielle. Une large partie du territoire tchadien, en particulier les zones rurales, demeure hors de portée des réseaux à haut débit, tandis que le coût des forfaits data et des terminaux reste élevé au regard du pouvoir d’achat moyen. Étendre la fibre optique et les réseaux mobiles au-delà de N’Djamena, encourager la concurrence entre opérateurs pour faire baisser les prix, et multiplier les points d’accès communautaires — écoles, mairies, bibliothèques, centres de santé — sont des leviers concrets pour élargir la base des utilisateurs connectés.
Combler les fractures de genre, géographiques et linguistiques
L’inclusion numérique ne se mesure pas seulement au nombre de connexions, mais à la diversité de ceux qui y ont accès. Les femmes et les jeunes filles restent souvent moins connectées que les hommes, pour des raisons économiques, sociales ou culturelles. Des programmes ciblés de formation et d’équipement, ainsi que le développement de contenus disponibles en langues locales et non plus seulement en français, sont nécessaires pour qu’Internet devienne un outil réellement accessible à l’ensemble de la population tchadienne, et non le privilège d’une minorité urbaine et alphabétisée.
Garantir la sécurité sans sacrifier la liberté
Un Internet « plus sûr » doit protéger les citoyens contre la cybercriminalité, la fraude, le harcèlement en ligne et l’exploitation, sans pour autant devenir un prétexte à la censure ou à la surveillance des voix dissidentes. Cela suppose une législation claire et proportionnée sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, clairement distincte des textes utilisés pour restreindre la liberté d’expression. Le Tchad a en effet acquis, ces dernières années, une expérience répétée de coupures d’internet et de restrictions de réseaux sociaux lors de périodes politiques sensibles, une pratique qui porte atteinte à la liberté d’expression et qui a représenté un coût économique significatif pour le pays. Mettre fin à cette pratique est une condition essentielle pour qu’Internet soit perçu comme un espace sûr, et non comme un outil que l’État peut suspendre à volonté.
Investir dans l’éducation et la littératie numérique
La sécurité en ligne est aussi une compétence individuelle. Reconnaître une tentative de phishing, protéger ses données personnelles, distinguer une information fiable d’une rumeur ou d’un discours de haine : autant de savoir-faire qui s’acquièrent par l’éducation. Intégrer l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires, et multiplier les campagnes de sensibilisation communautaire portées par la société civile, permettent de construire une culture numérique critique, condition d’un usage sûr et responsable d’Internet.
Associer la société civile à la gouvernance numérique
Un Internet inclusif ne se décrète pas depuis le sommet : il se construit avec ceux qui l’utilisent. Associer les organisations de la société civile, les opérateurs télécoms et les citoyens eux-mêmes à l’élaboration des politiques numériques — plutôt que de leur imposer des décisions prises sans concertation — renforce à la fois la légitimité et la pertinence des mesures adoptées. Cette gouvernance partagée est aussi un gage de confiance, essentiel pour encourager l’adoption du numérique par une population encore largement méfiante.
Encourager la production de contenus locaux
Enfin, un numérique inclusif se nourrit de contenus qui reflètent la réalité tchadienne. Les projets de documentation citoyenne, comme les contributions à Wikipédia en français ou dans les langues du Tchad, les médias locaux en ligne et les plateformes communautaires donnent aux Tchadiens les moyens de raconter et de partager leur propre histoire, plutôt que de se limiter à consommer des contenus produits ailleurs. Soutenir ces initiatives, c’est aussi renforcer l’appropriation démocratique du numérique par les citoyens.
Conclusion
Construire un Internet plus sûr et plus inclusif au Tchad n’est pas affaire de technologie seule : c’est un projet de société qui engage l’État, les opérateurs, la société civile et les citoyens. Il suppose d’élargir l’accès physique et financier au réseau, de protéger les libertés en ligne autant que la sécurité des usagers, d’investir massivement dans l’éducation numérique, et de faire de la gouvernance d’Internet un exercice partagé plutôt qu’imposé. À ces conditions, le numérique pourra pleinement jouer son rôle de levier de développement, de participation citoyenne et de cohésion sociale pour l’ensemble de la population tchadienne et non pour une minorité seulement.
Abakar Brahim
