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Apprendre à l’ère du smartphone : le grand paradoxe éducatif tchadien

• Publié le 29 juin 2026

Le Tchad est l’un des pays les moins alphabétisés du monde  et l’un des plus connectés à la téléphonie mobile. Cette contradiction cache une opportunité historique que nous n’avons pas encore saisie.

Partout dans le monde, le numérique redéfinit l’éducation. Mais au Tchad, où le taux d’alphabétisation reste l’un des plus bas d’Afrique, cette révolution risque de creuser les inégalités plutôt que de les résorber si nous n’agissons pas maintenant, avec intelligence et urgence.

Une image résume bien le paradoxe éducatif tchadien : dans un village du Guera, un enfant de douze ans regarde des vidéos YouTube sur le téléphone de son père. Il  n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe équipée d’un tableau fonctionnel. Son instituteur n’a pas été payé depuis trois mois. Mais il sait comment chercher une information sur internet, comment partager une vidéo, comment naviguer dans des applications conçues à des milliers de kilomètres de chez lui.

Cette image n’est pas une anecdote. Elle illustre une réalité structurelle : le réseau mobile au Tchad progresse beaucoup plus vite que le système éducatif. En 2025, le taux de pénétration mobile dépasse 50% dans les zones urbaines et s’étend rapidement dans les zones rurales. Mais le taux d’alphabétisation des adultes reste inférieur à 30% dans plusieurs régions du pays.

“Si nous formons une génération à utiliser des outils numériques sans lui apprendre à penser de manière critique, nous ne créons pas des citoyens éclairés. Nous créons des consommateurs d’algorithmes.”  Natwa Hindina Pierre ,CitizenLab Chad

La fracture numérique au Tchad n’est donc pas seulement une question d’accès elle est aussi une question de capacité critique. Avoir un smartphone ne suffit pas à être numériquement compétent. Et la compétence numérique ne suffit pas à être un citoyen éclairé. Ce qui manque, c’est le chaînon entre les deux : une éducation numérique citoyenne, ancrée dans les réalités locales, accessible aux populations les plus fragiles, dispensée dans les langues que les gens parlent réellement.

C’est précisément le défi que nous avons commencé à relever avec le programme IA Salamalekoum, que CitizenLab Chad pense mobiliser les ressources et pilotera dans plusieurs quartiers de N’Djamena et dans des localités rurales. L’idée est simple : utiliser les outils que les gens possèdent déjà leur téléphone, leurs applications familières pour les former à des usages plus conscients, plus citoyens, plus protecteurs. Reconnaître une fausse information. Comprendre comment fonctionne un algorithme. Savoir à qui appartiennent ses données. Ces compétences ne sont pas réservées aux ingénieurs ou aux diplômés. Elles appartiennent à tout le monde.

LE PROGRAMME IA SALAMALEKOUM Juin – septembre 2026  100 éco-citoyens mobilisés en zones rurales et urbaines du TchadFormations dispensées en Arabe tchadien, Sara et français Modules sur la désinformation, la sécurité numérique et l’IA accessible Partenariat avec des écoles communautaires et des centres de jeunesOutils pédagogiques téléchargeables hors ligne pour les zones à faible connexion

Les résultats préliminaires sont encourageants. Les participants aux formations font état d’une meilleure confiance en leur capacité à utiliser le numérique de manière active et non plus seulement passive. Ils signalent davantage de contenus problématiques. Ils s’impliquent plus dans les consultations citoyennes en ligne. Surtout, ils deviennent des relais dans leurs communautés : l’éducation numérique se propage, par capillarité, bien au-delà des salles de formation.

Mais l’échelle reste insuffisante. Pour que cette révolution éducative atteigne les millions de Tchadiens qui en ont besoin, elle ne peut pas rester portée par des organisations de la société civile seules. Elle nécessite un engagement fort de l’État dans les programmes scolaires, dans la formation des enseignants, dans les investissements en infrastructures numériques rurales et un soutien substantiel des partenaires internationaux qui comprennent que l’éducation numérique n’est pas un luxe mais un droit.

Le paradoxe éducatif tchadien peut devenir une opportunité. Mais seulement si nous décidons collectivement que chaque Tchadien, quel que soit son niveau d’instruction, son lieu de vie ou sa langue maternelle, mérite d’être préparé au monde numérique dans lequel il vit déjà.

Par  Natwa Hindina Pierre   Coordinateur CitizenLab Chad, AfricTivistes