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Instrumentaliser la misère : Quand la politique devient sabotage national

N’Djamena, un matin de saison sèche. Au marché à mil, Amina vend des beignets depuis l’aube. Elle gagne à peine 2000 FCFA par jour. Pourtant, hier, un homme en 4×4 climatisé s’est arrêté devant son étal. Il lui a donné 5000 FCFA et un pagne aux couleurs d’un parti politique. « Vote pour nous, on va changer ta vie », lui a-t-il promis. Amina a pris l’argent – comment refuser quand on a trois enfants à nourrir ? Mais elle sait déjà que rien ne changera.

Cette scène se répète dans tout le Tchad, de Moundou à Abéché, de Sarh à Faya-Largeau. Elle illustre une tragédie nationale : l’instrumentalisation cynique de notre misère par ceux-là mêmes qui devraient la combattre.

La misère comme fonds de commerce politique

Au Tchad, certains acteurs politiques ont transformé la pauvreté de nos concitoyens en capital électoral. Plutôt que de proposer des solutions structurelles, ils distribuent du riz, du sucre, de l’huile et quelques billets lors des périodes électorales. Pourquoi ? Parce qu’un peuple affamé est plus facile à manipuler qu’un peuple éduqué et économiquement autonome.

Prenons l’exemple concret du système éducatif. Dans plusieurs régions du Tchad, les écoles manquent de tout : tables-bancs, craies, manuels scolaires. Le taux d’achèvement du primaire stagne autour de 40%. Pourtant, combien de milliards sont dépensés en meetings politiques, en caravanes et en distributions démagogiques ? Combien de nos dirigeants préfèrent inaugurer une salle des fêtes plutôt qu’une bibliothèque ?

La réponse est claire : un peuple éduqué pose des questions. Un peuple éduqué exige des comptes. Un peuple éduqué ne se contente pas de promesses creuses.

Le sabotage national par l’absence de vision

L’instrumentalisation de la misère ne se limite pas aux distributions clientélistes. Elle se manifeste aussi dans l’absence délibérée de politiques de développement durable.

Regardons le secteur de la santé. Le Tchad compte moins de 4 médecins pour 100 000 habitants. Les centres de santé de base manquent de médicaments essentiels. Les femmes accouchent encore sur des nattes, sans assistance qualifiée. Pourtant, nos dirigeants se soignent à Paris, à Dubaï ou à Yaoundé. N’est-ce pas là le plus grand sabotage ? Maintenir le système de santé dans un état de délabrement pour mieux justifier leurs propres privilèges ?

À Doba, dans la région pétrolière, les villages autour des puits de pétrole n’ont toujours pas l’électricité. Les revenus pétroliers, qui auraient dû transformer notre pays, ont enrichi quelques-uns et laissé la majorité dans l’obscurité. Ce n’est pas de la malchance, c’est du sabotage politique organisé.

Face à cette instrumentalisation, nous avons tous une responsabilité civique.

D’abord, refuser la corruption électorale. Quand un candidat vous offre 5000 FCFA, rappelez-vous que ce sont VOS impôts qu’il redistribue pour acheter votre voix. Quand il vous promet un sac de riz, demandez-lui plutôt son programme pour l’agriculture. Un sac de riz dure une semaine ; une politique agricole cohérente peut nourrir des générations.

Ensuite, exiger la transparence. Les organisations de la société civile tchadienne doivent redoubler d’efforts pour surveiller les dépenses publiques. Où va l’argent du pétrole ? Combien coûtent réellement les infrastructures inaugurées en grande pompe ? Les citoyens ont le droit de savoir.

Enfin, valoriser l’éducation et la formation. Chaque famille tchadienne devrait faire de l’école une priorité absolue. L’arme la plus puissante contre la manipulation politique, c’est un certificat d’études, un diplôme, une compétence. C’est pourquoi ils ne veulent pas nous éduquer.

L’instrumentalisation de la misère n’est pas une fatalité. C’est un choix politique que nous pouvons rejeter. Chaque fois que nous acceptons un cadeau empoisonné au lieu d’exiger nos droits, nous renforçons le système qui nous opprime. Chaque fois que nous restons silencieux face à l’injustice, nous devenons complices du sabotage national.

Le Tchad mérite mieux. Nos enfants méritent mieux. Il est temps de transformer notre indignation en action civique. Il est temps de dire NON à ceux qui font commerce de notre souffrance. Il est temps de construire, ensemble, un Tchad où la politique sert le peuple, et non l’inverse.

La misère n’est pas notre identité. Elle est le résultat de choix politiques. Et ces choix, nous pouvons les changer.

BENOUDJOUM NEKILLAMIAN WILLIAMS

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