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Restreindre l’espace numérique possible, mais est-elle la meilleure solution ?

À l’ère du numérique, le débat sur la régulation de l’espace numérique est devenu central dans de nombreux pays, y compris au Tchad. Récemment, certains hauts cadres proposent que le gouvernement restreigne l’accès aux réseaux sociaux pour « endiguer les dérives des internautes ». Mais réfléchir à une telle mesure nous amène à une question fondamentale : restreindre l’espace numérique est-il compatible avec nos valeurs démocratiques et nos obligations internationales ?

Un droit fondamental, garanti par la Constitution

Contrairement à ce qu’on entend parfois, la liberté d’expression est bien protégée dans la Constitution tchadienne de 2024 en son article 28 : « Les libertés d’opinion et d’expression, de communication, de conscience, de religion, de presse, d’association, de réunion, de circulation et de manifestation sont garantis à tous. »

Ainsi, toute initiative de restriction doit être proportionnée, légale, et respecter le cadre constitutionnel et international.

Des engagements internationaux qui protègent la liberté d’expression

Le Tchad est également lié à des engagements internationaux importants. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) : son article 19 reconnaît la liberté d’opinion et d’expression, y compris la liberté de rechercher, de recevoir et de communiquer des informations par tous les moyens, y compris l’internet, sans ingérence arbitraire des autorités.

La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples réaffirme également ce droit et précise que toute restriction doit être nécessaire et proportionnée dans une société démocratique.

Ces instruments rappellent qu’un État démocratique doit protéger la liberté d’expression, même à l’ère numérique, tout en reconnaissant qu’elle n’est pas absolue mais les limitations doivent être strictement encadrées.

Pourquoi restreindre l’espace numérique est risqué ?

Restreindre l’espace numérique ne se limite pas à « nettoyer » le débat public ; cela peut rapidement devenir un outil de censure politique et d’étouffement de la société civile. Des organisations internationales ont documenté que des coupures d’internet au Tchad ont été utilisées lors de moments de tensions politiques, ce qui a entravé la liberté d’expression et la participation citoyenne.

Une meilleure solution : l’éducation au numérique citoyen

Plutôt que de restreindre, éduquer les citoyens à un usage responsable et citoyen du numérique est une stratégie durable et plus respectueuse des droits humains.

Voici quelques approches qui ont fait leurs preuves ailleurs :

1. Programmes d’éducation numérique en milieu scolaire

Des pays comme Estonie et Finlande ont intégré des cours d’éducation numérique dès le primaire, enseignant non seulement des compétences techniques mais aussi la compréhension des fake news, la sécurité en ligne et la responsabilité civique. Cette approche aide à former des citoyens critiques et responsables.

2. Campagnes nationales de sensibilisation

Des gouvernements, comme le Canada et le Royaume-Uni, ont mené des campagnes publiques de sensibilisation sur les « bonnes pratiques numériques », impliquant médias, écoles, ONG et plateformes numériques, ce qui a réduit les comportements toxiques en ligne tout en renforçant l’engagement civique.

3. Partenariats avec les acteurs du numérique

En collaborant avec les grandes plateformes (Facebook, WhatsApp, TikTok), certains pays africains ont mis en place des mécanismes de vérification des faits (fact-checking) et des outils de signalement faciles, tout en respectant la liberté d’expression et la protection des données.

Encadrer sans censurer : vers une régulation responsable

Il est possible d’avoir une régulation équilibrée qui : protège les citoyens contre la haine, la désinformation et les atteintes à la vie privée ; garantit l’accès à l’information pour tous ; préserve l’espace démocratique pour les journalistes, les activistes et les citoyens.

Cela passe par des lois claires, transparentes et discutées publiquement, plutôt que des mesures autoritaires prises sans concertation.

Conclusion

Restreindre l’espace numérique au Tchad pourrait sembler, à première vue, une réponse aux dérives en ligne. Mais une telle approche risque de porter atteinte à des droits fondamentaux garantis par la Constitution et les engagements internationaux du pays. Au contraire, investir dans l’éducation numérique citoyenne, la régulation transparente et la participation des citoyens à l’élaboration des politiques publiques constitue une réponse plus efficace, durable et respectueuse des valeurs démocratiques.

Dans un monde où le numérique est devenu une extension de notre vie civique, apprendre à l’utiliser de manière responsable est une meilleure solution que de le restreindre.

BENOUDJOUM NEKILLAMIAN WILLIAMS

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