· Actualités

L’Ingratitude des Politiciens de Konronga : Quand les Promesses Électorales se Noient dans l’Oubli

Il est 3 heures du matin dans le village de Konronga. Un moteur de 4×4 rugit dans la nuit, brisant le silence. Trois jeunes hommes dorment paisiblement dans leurs cases, rêvant peut-être du voyage qui les attend dans quelques heures vers la capitale, aux côtés de « leur » député. Celui pour qui ils ont sillonné les quartiers sous le soleil brûlant, celui pour qui ils ont crié des slogans jusqu’à en perdre la voix, celui qui leur avait promis, la main sur le cœur : « Rendez-vous demain matin à 7 heures, on part ensemble ! » Mais quand l’aube se lèvera, ils découvriront une vérité amère : le député est déjà loin, très loin. Il a préféré partir seul, dans la fraîcheur de la nuit, abandonnant ceux qui l’avaient porté jusqu’à la victoire.

Cette histoire n’est pas une fiction. Elle s’est réellement passée à Konronga, et elle résonne comme un symbole douloureux de la relation brisée entre les élus et leurs électeurs dans notre pays.

Le Mirage des Forages : Quand l’Eau Promise Reste un Rêve

Commençons par l’histoire de Mahamat (prénom modifié pour sa protection), ce politicien local qui connaît Konronga comme sa poche puisqu’il y est né, y a grandi, y a joué enfant dans la poussière des ruelles. Pendant la campagne électorale, il a fait vibrer le village avec une promesse simple mais vitale : trois forages. Trois points d’eau pour mettre fin aux longues files d’attente, aux disputes autour du seul puits fonctionnel, aux maladies liées à l’eau insalubre.

« Trois forages, mes frères et sœurs ! Je vous le jure sur la tête de mes enfants. L’eau, c’est la vie, et je ramènerai la vie dans notre village ! » hurlait-il lors des meetings, le poing levé vers le ciel.

Les villageois y ont cru. Comment ne pas croire quelqu’un qui partage votre sang, votre terre, vos souvenirs d’enfance ? Ils ont voté massivement pour lui. La victoire fut éclatante. Les célébrations durèrent trois jours. Puis vinrent les semaines, les mois. Les forages ? Aucune trace. Pas même le début d’un début de forage.

Les appels téléphoniques de Mahamat se sont espacés. Ses visites au village ont cessé. Et quand on parvenait à le joindre, il avait toujours la même excuse : « Mes mentors m’ont lâché. Vous comprenez, la politique, c’est compliqué. Je n’ai reçu aucune promotion, aucun poste. Comment voulez-vous que je finance les forages ? »

Aujourd’hui, le nom de Mahamat est devenu une insulte à Konronga. Les anciens du village ont fait passer le message : s’il ose remettre les pieds au village, il ne ressortira pas indemne. Trois forages promis, zéro forage construit, une confiance détruite pour toujours.

Le 4×4 de la Trahison : L’Histoire des Jeunes Abandonnés

Mais l’histoire la plus révoltante reste celle du député Abakar (prénom également modifié). Lors de la campagne pour les élections législatives, il avait transformé les jeunes de Konronga en une véritable armée électorale. Ils étaient partout : dans les marchés, devant les mosquées, aux carrefours, portant ses affiches, scandant son nom, convaincant les indécis.

Parmi eux, trois jeunes hommes s’étaient particulièrement distingués par leur dévouement : Youssouf, Haroun et Abdoulaye. Pendant des semaines, ils avaient négligé leurs petits commerces, leurs champs, leurs familles, pour se consacrer entièrement à la campagne. Leur récompense ? Une promesse : « Quand je serai élu, vous viendrez avec moi à la capitale. Je vous aiderai à trouver du travail, à vous former, à réaliser vos rêves. »

La victoire du député fut sans appel. Il revint au village quelques semaines plus tard, en conquérant, dans son imposant 4×4 rutilant aux vitres teintées. Les trois jeunes saisirent l’occasion. Ils voulaient aller à la capitale, tenter leur chance, échapper à la monotonie du village. Le député accepta avec un large sourire : « Pas de problème, mes fils ! Soyez prêts demain matin à 7 heures. On part ensemble. »

Cette nuit-là, Youssouf, Haroun et Abdoulaye ne dormirent presque pas, trop excités par la perspective du voyage. Ils avaient préparé leurs maigres bagages, prévenu leurs familles, imaginé mille fois leur arrivée dans la grande ville. À 6h30, ils étaient déjà devant la concession où logeait le député, le cœur battant.

Mais la concession était vide. Silencieuse. Le 4×4 avait disparu. Un voisin leur apprit la vérité : le député était parti à 3 heures du matin, seul, sans prévenir personne. Il avait préféré la tranquillité d’un voyage nocturne à la compagnie de ceux qui l’avaient porté jusqu’à la victoire.

Quelle gifle ! Quelle humiliation ! Les trois jeunes restèrent là, plantés sur la route poussiéreuse, leurs sacs à leurs pieds, leurs rêves écrasés comme des insectes sous les roues du 4×4 qui les avait abandonnés.

Le Député qui « Dépose » ses Électeurs en Pleine Route

Il existe pourtant une troisième catégorie de politiciens à Konronga : ceux qui font semblant d’aider tout en calculant le strict minimum à offrir. L’histoire du député Moussa (encore un prénom changé) illustre parfaitement cette hypocrisie sophistiquée.

Contrairement aux deux premiers, Moussa a effectivement accepté d’emmener quelques jeunes du village à la capitale. Il leur a même offert l’hospitalité pendant son séjour au village, jouant le rôle du bienfaiteur généreux devant les anciens et les électeurs. Les jeunes l’ont remercié, béni, porté aux nues.

Mais une fois sur la route vers la capitale, une fois loin des regards du village, le masque est tombé. À mi-chemin, alors que le 4×4 filait sur l’asphalte, le député s’est retourné vers ses passagers avec une question qui les a glacés : « Bon, je peux vous déposer où ? Ici, c’est bien ? »

Ici ? En pleine route ? À des kilomètres de toute destination ? Les jeunes se regardèrent, incrédules. L’un d’eux, plus audacieux, osa demander : « Mais Excellence, nous pensions que… que vous pourriez nous héberger quelques jours à la capitale, le temps de… »

« Quelques jours ?! » Le député éclata d’un rire sec. « Vous plaisantez ? Je ne tiens pas un hôtel, moi ! Allez, descendez là, vous trouverez bien un taxi ou un camion. »

Un député, censé représenter le peuple, incapable d’accueillir pendant trois jours les citoyens qui ont voté pour lui. Trois jours ! Trois jours qui lui enlèveraient quoi, exactement ? Une parcelle de son confort ? Un peu de son espace ? Un fragment de son ego surdimensionné ?

La Révolte Silencieuse : Les Citoyens se Détournent

Ces histoires, qui se répètent de village en village, d’élection en élection, ont brisé quelque chose de fondamental dans la relation entre les citoyens de Konronga et leurs prétendus représentants. La confiance, cette denrée si précieuse et si fragile, s’est évaporée comme l’eau des mirages dans le désert.

Aujourd’hui, à Konronga, quand un politicien vient faire campagne avec ses belles promesses et ses sourires calculés, il est accueilli par des regards froids, des applaudissements polis mais sans enthousiasme, des hochements de tête sceptiques. Les villageois ne croient plus aux forages promis, aux emplois fantômes, aux routes miraculeuses qui n’existent que dans les discours.

À la place, ils se tournent de plus en plus vers une nouvelle génération de leaders : les jeunes activistes communautaires qui ne promettent pas la lune mais qui agissent concrètement. Ceux qui organisent des campagnes de nettoyage sans attendre les subventions gouvernementales. Ceux qui montent des coopératives agricoles avec les moyens du bord. Ceux qui documentent les problèmes du village sur les réseaux sociaux, forçant parfois les autorités à réagir par la seule force de la pression publique.

Ces jeunes-là n’ont pas de 4×4 rutilants, pas de costumes importés, pas de discours pompeux. Mais ils ont quelque chose que les politiciens ont perdu : la crédibilité. Ils sont présents. Ils tiennent leurs engagements. Quand ils disent « rendez-vous à 7 heures », ils sont là à 7 heures. Quand ils promettent un projet, ils le réalisent, même s’il faut des mois de travail acharné et de collecte de fonds communautaire.

Les Réseaux Sociaux : La Fin de l’Impunité

Ce qui a changé la donne, c’est l’arrivée des réseaux sociaux même dans les villages reculés comme Konronga. Aujourd’hui, impossible pour un politicien de partir à 3 heures du matin en abandonnant des jeunes sans que l’information ne fasse le tour du pays en quelques heures. Impossible de promettre trois forages et de ne rien livrer sans que des photos, des vidéos, des témoignages ne circulent sur Facebook, WhatsApp, TikTok.

L’ère où l’on pouvait manipuler les masses avec quelques mensonges bien emballés est révolue. Les citoyens filment, documentent, partagent, comparent. Ils créent des groupes WhatsApp pour suivre les promesses des élus. Ils publient des « bilans citoyens » sur Facebook. Ils interpellent directement leurs députés sur les réseaux sociaux, devant des milliers de témoins.

Cette transparence forcée terrifie les politiciens traditionnels. Ils ne peuvent plus jouer sur plusieurs tableaux, promettre une chose à Konronga et son contraire dans le village voisin. Tout se sait, tout se diffuse, tout se compare.

Conclusion : Le Temps des Comptes

Les politiciens de Konronga, comme ceux de tant d’autres régions, doivent comprendre une vérité simple : le temps de l’ingratitude impunie est révolu. Les citoyens ont la mémoire longue et les moyens de la partager. Celui qui promet trois forages et n’en livre aucun paiera le prix politique de sa trahison. Celui qui abandonne ses militants au petit matin sera abandonné à son tour lors du prochain scrutin. Celui qui « dépose » ses électeurs en pleine route sera lui-même déposé par l’Histoire.

L’avenir appartient à ceux qui comprennent qu’un mandat électif n’est pas un privilège à exploiter mais une responsabilité à honorer. À ceux qui savent que trois jours d’hospitalité offerts à des jeunes qui vous ont tout donné, ce n’est pas un sacrifice mais un minimum de reconnaissance. À ceux qui réalisent qu’un 4×4 rutilant ne sert à rien si le cœur qui conduit est vide d’humanité.

Les citoyens de Konronga, comme ceux de tout le Tchad, méritent mieux que des promesses brisées et des espoirs trahis. Ils méritent des leaders qui restent après les élections, qui répondent au téléphone, qui tiennent parole, qui n’ont pas honte de partager leur véhicule avec ceux qui ont partagé leur combat.

Sinon, qu’ils ne s’étonnent pas de voir les villages se vider lors des prochaines campagnes, les meetings désertés, les urnes boudées. Car le peuple, lorsqu’il perd confiance, ne crie pas toujours sa colère. Parfois, il se contente de tourner le dos. Et ça, c’est peut-être la sanction la plus terrible de toutes.

À Konronga, le message est clair : l’ère de l’ingratitude politique touche à sa fin. Ceux qui n’ont pas encore compris le paieront cher. Très cher.

Par Natwa Hindina Pierre

Retour a l'actualité